image 11

Entretien avec hervé rené martin.

Propos recueillis par Vanessa Chamonal.

 

 Bonjour Hervé, on te retrouve enfin après des années de silence, tu dormais ou tu veillais ?

 

6 ans depuis la publication de mon dernier livre. Je cherchais une nouvelle écriture sans savoir ce qu'elle serait. Je tâtonnais. En même temps je m'écrivais moi-même. Au fond, plus que d'écriture, j'étais en quête d'une nouvelle forme de moi-même. Je me transformais. Et pour cela il m'a fallu descendre dans mes obscurités. Je suis revenu au jour au début de l'hiver, j'ai connu un état de grâce à la faveur duquel j'ai écrit trois livres coup sur coup. Et ce n'était pas seulement une grâce de l'écriture, plutôt une grâce de l'existence. Tout était limpide et lumineux. Forcément, quand on remonte de l'obscurité, le monde entier semble limpide et lumineux. Puis, au printemps, quand j'ai pris sur moi de ralentir l'écriture qui me prenait absolument tout mon temps, j'ai connu une grande fatigue. Je me rappelle avoir écrit à une amie qu'il me semblait sortir de l'hiver de ma vie. Il y avait bien sûr la fatigue physique. Je ne suis plus très jeune et je venais de passer près de deux ans à construire ma maison à raison de dix heures en moyenne de travail quotidien. Mais ce n'était pas seulement cela. J'étais comme un naufragé jeté sur une plage après avoir été ballotté sur les flots durant près de soixante ans. Maintenant je reviens d'une semaine en montagne avec une bonne fatigue dans les jambes et des paysages plein les yeux.

 

 

Tu fais partie de ces personnes qui semblent avoir vécues mille vies : voyageur, professeur d’arts martiaux, assureur, galeriste, et surtout écrivain, bâtisseur, tu as construit deux maisons toi-même, est-ce qu’aujourd’hui, tu perçois un fil conducteur dans ce parcours ?

 

Il y a une très belle phrase du Bouddha : « La vie n'est pas un problème à résoudre mais une réalité à expérimenter ». Si je devais me définir en un mot, je dirais que je suis un expérimentateur. Je suis le fil conducteur. Pendant plus de soixante ans, le fil m'a conduit par le bout du nez et je l'ai suivi bon gré mal gré. Aujourd'hui je conduis et le fil est mon sillage. Je ne regrette pas un seul instant de ma vie, même si je serais horrifié à l'idée d'en revivre un seul, fut-ce le plus beau. Aujourd'hui je me vois comme Pinocchio, dont l'histoire commence ainsi : « Il était une fois... — Un Roi ! s'écrieront aussitôt mes petits lecteurs. Non, les enfants, vous vous trompez. Il était une fois un morceau de bois ». Comme je l'écris dans Rencontre avec soi, je fus d'abord un enfant ébloui, puis, à 4 ans, par les hasards de l'existence – ou comme chacun voudra l'appeler – je sombrai dans le néant. Pas complètement bien sûr. Je demeurais aux yeux du monde un enfant joueur, farceur, curieux de tout, amoureux de la nature, insupportable à l'école… mais, tout au fond, mon ciel demeurait en permanence voilé de tristesse. Mon corps, qui répondait à toutes les sollicitations de mon esprit, fut le plus beau cadeau de mon existence, tandis que mon cœur avait des jambes et des bras de bois qu'il me fallait apprendre à mouvoir. La marche, la course, les plongeons, les étoiles... me furent offerts. Le reste je l'ai appris tout seul. Comme un tâcheron, remettant cent fois le métier sur l'ouvrage et payant mes errements comptant.

 

J’ai eu la chance de lire en avant première cette  Rencontre avec soi, pourrais-tu expliquer comment elle est arrivée dans ta vie?

 

Comme ces cadeaux du ciel qui viennent quand on ne les attend plus.

 

Quand j’ai lu ce texte, j’ai immédiatement pensé à ces livres comme le Tao Te King que tu cites dans ton texte, que l’on a envie de garder à son chevet et d’ouvrir à chaque fois que l’on est en proie à des questionnements. Comment expliques-tu son effet apaisant ? Est-ce que c’est une sensation que tu as toi aussi ressentie en l’écrivant ?

 

Oui, j'ai ressenti un grand apaisement en l'écrivant. Quelque chose qui jusque-là tourbillonnait dans les nuées et que je m'efforçais d'attraper en sautant, ne parvenant tout au plus qu'à en arracher des petits bouts par ci par là et qui soudain coulait de source sur la page, ne nécessitant aucun effort, même pas celui d'agencer les mots qui se posaient tout seuls, dans la musique même où je les entendais. Je me rappelle un jour – peu avant que cela ne commence – m'être adressé à je ne sais qui en regardant le ciel, disant à peu près ces mots : « Cela fait près de quarante ans que je forge mon écriture, comme un artisan façonne lui-même son outil de prédilection. Maintenant je suis prêt. Si j'ai quelque chose à dire, je le ferai du mieux que je peux. » J'ai rencontré le Tao Te King vers la fin du livre, avec cette phrase tellement juste pour moi : « Voir au fond des ténèbres est clarté ». C'est une phrase que j'aimerais transmettre au monde entier. Comme toutes les compagnes et compagnons que j'ai rencontrés dans le monde du développement personnel, de la thérapie et de la spiritualité, j'ai commencé par chercher mon salut dans la lumière. Or, le propre de la lumière, en se reflétant aux surfaces réfléchissantes du mental, est de nous éblouir. Nous nous rêvons comme de grands oiseaux battant le ciel de nos ailes de cire, jusqu'à ce que, tel Icare, nous nous écroulions au sol. Le mental est détruit par la lumière. Si nous nous envolons trop haut avant que d'être prêts – tel Rimbaud qui écrivit Les Illuminations à 18 ans, nous brûlons vifs. Moi – peut-être fût-ce ma chance – j'étais déjà tombé de suffisamment haut pour être bien décidé à ne risquer à nouveau l'envol qu'à coup sûr. Alors, j'ai fait le chat. J'ai habitué mes yeux à l'obscurité et je suis descendu dans mes cavernes, à ma propre rencontre. Dans ce livre – ou peut-être le suivant, je ne sais plus – j'écris que je dois mon amour de la lumière à la lueur d'une bougie qui jamais ne me trahit. Mais au fond ce n'est qu'une jolie métaphore. Quand tes yeux sont adaptés à l'obscurité, tu y vois comme en plein jour. Et, contrairement à la lumière où il n'y a strictement rien d'autre à voir que la course folle des électrons, l'obscur est un monde peuplé d'incroyables merveilles qui, les découvrant, nous enseignent qui nous sommes. Tu connais la phrase de Socrate, telle qu'elle était écrite sur le fronton du temple de Delphes et dont l'histoire nous a longtemps privé de la moitié ? « Connais-toi toi-même... et tu connaîtras l'Univers et les dieux ».

 

Après ta trilogie à succès  la Mondialisation racontée à ceux qui la subissentLa Fabrique du Diable, Eloge de la simplicité volontaire, suivie de  Nous réconcilier avec la Terre  publiés chez Climats et Flammarion, tu tentes l’aventure de l’auto édition, pour quelle raison ?

 

Pendant ces six années de silence auxquelles tu faisais allusion au début de l'entretien, j'ai écrit – et réécrit plusieurs fois – deux livres qui m'ont été refusés par les éditeurs auxquels je les ai adressés. Cela ne fut pas facile, mais bon, je suis un habitué des refus. Je me revois, lors de mes premiers pas dans l'écriture, en train de passer un couteau sous la porte de ma maison pour voir si une lettre d'acceptation d'éditeur n'y serait pas restée coincée ! Par la suite, j'ai appris qu'en cas d'accord ils téléphonaient ! Pour un des deux ouvrages, je suis aujourd'hui d'accord avec eux, je l'aurais moi-même refusé. Pour l'autre, je conserve un doute, bien que l'amie qui m'a aidé à aboutirRencontre avec soi  et en qui j'ai toute confiance, ait également exprimé des réserves à son sujet. Mais quand cette nouvelle écriture est survenue, j'ai compris qu'ils n'étaient plus de mise et que je touchais enfin à ce à quoi j'aspirais. J'ai alors sélectionné huit éditeurs, dont deux de Christian Bobin qui fut pour moi un phare tout le temps de cette incroyable traversée, persuadé de recevoir une réponse positive dans de brefs délais. J'ai reçu quatre réponses, effectivement dans de brefs délais (entre une semaine et quinze jours), toutes nos seulement négatives mais qui plus est bateaux : « N'entre pas dans le cadre de nos collections ». Mon éditeur chez Climats, Alain Martin, a créé sa maison d'édition pour publier un livre qu'il aimait par-dessus tout. Pas une collection, une maison d'édition ! Donc pour moi cette phrase ne veut strictement rien dire. Alors, pour la première fois, j'ai compris que ce n'était pas mon écriture qui était en cause et que celui-là je ne le réécrirais certainement pas. Je vais peut-être te paraître prétentieux – mais au point où j'en suis je m'en fous un peu – je crois que ce que j'écris est dérangeant. On parle beaucoup dans les milieux du développement personnel de changement de paradigme. Un peu comme on papoterait autour d'une tasse de thé. Mais un changement de paradigme, c'est la déstructuration de la pensée. C'est cela que l'humanité expérimente aujourd'hui : la déstructuration de la pensée. Je l'ai touché du doigt à l'occasion d'une constellation familiale, avec un enfant schizophrène qui disait à sa mère : « Maman, laisse-moi tranquille, c'est mon travail de descendre dans le noir, quand tu t'inquiètes pour moi, tu m'empêches de travailler. » Eh bien, à mon échelle, j'ai expérimenté – et je continue d'expérimenter au quotidien – le changement de paradigme dans lequel nous sommes tous, bon gré mal gré, entraînés. Comme dirait ce cher Pierre Rabhi, je fais ma part. Et je pense que ce que j'en dit est difficile à entendre. Et la plupart des éditeurs choisissent – à raison pour ce qui est du chiffre des ventes – de publier des paroles faciles à entendre. Donc, je saisis pour la première fois depuis mes débuts dans l'écriture, l'occasion qui m'est aujourd'hui donnée de la vente en ligne. Et si mon livre fait un flop ce n'est pas très grave, l'important restera à mes yeux de l'avoir écrit.

 

Dans les livres que je viens de citer, on lisait une sorte de révolte revendiquée contre un système et son absurdité, révolte que tu as su transposer dans ta vie concrète en faisant coïncider tes paroles et tes actes, c’est assez rare pour le souligner. Puis au fil du temps, la révolte s’est muée en travail intérieur, est-ce un chemin naturel pour toi, après avoir regardé à l’extérieur de te tourner vers l’intérieur ? Pourquoi ?

 

Parce que je n'ai trouvé absolument aucune réponse convaincante à l'extérieur ! Y compris les alters ceci ou cela. Il y a quelques années, je participais à un débat public au festival du livre de Mouans-Sartoux en compagnie d'Ignacio Ramonet, patron du Monde diplomatique et chantre de l'altermondialisme. A un moment, un jeune homme plein de fougue nous lance : « C'est bien beau ce que vous racontez mais dites-nous un peu ce que nous devons faire ». Je lui réponds aussi sec : « Je ne suis pas payé pour penser à ta place » puis ajoute gentiment : « mais si tu as envie que nous y réfléchissions ensemble, alors je suis partant ». Ignacio Ramonet, qui, contrairement à moi, fait métier de penser pour les autres, s'est empressé d'étouffer mon incongruité sous une liste de choses à accomplir : Observatoire des médias, observatoire de la mondialisation, démocratie participative… (de mémoire il y en avait dix), on aurait dit une recette de cuisine ! Je le répète, ce que nous avons à expérimenter est la déstructuration de la pensée. Non seulement ma pensée, non seulement la pensée collective de l'humanité mais LA pensée qui est pour moi le point de création de l'Univers. C'est ainsi que j'entends le fameux « je pense donc je suis » de Descartes. Nous sommes (nous, la création) produits par la pensée, et nous produisons de la pensée au moyen de laquelle nous confirmons notre existence. Dans Dialogues avec l'ange, il y a une phrase qui me fait frissonner : « Attention, à partir de maintenant matière et esprit se touchent ». Ce qui veut dire pour moi que nous sommes – nous, êtres conscients – le point de rencontre entre la pensée qui nous crée et la pensée que nous créons. Cela se produit en nous, ici et maintenant. Je l'imagine comme deux magnifiques vaisseaux spatiaux ayant entamésleurs manœuvres d'approche. L'Un : le vide, le terrible, le silence absolu, le néant, l'impensé ; l'Autre, le plein, le bruyant, le fragile, l'expérimenté qui revient à sa source et dit « Voilà ce que j'ai trouvé ». Et le seul fait que nous ayons commencé l'approche, modifie forcément, notre manière de penser le monde. Nous ne pouvons pas penser le monde de la même manière lorsque nous voguons à ses confins et lorsque nous nous rapprochons de sa source. Tout simplement parce qu'il s'y trouve dans deux états différents. C'est le merveilleux enseignement de la physique quantique : plus nous descendons dans l'infiniment petit, plus la matière se comporte d'une manière qui échappe totalement à notre cadre référentiel de pensée, construit jusque là sur les lois de la gravitation et la course des sphères célestes. Et cet ajustement de la pensée sur le point d'être accueilli par l'impensé ne peut être accompli qu'à titre individuel. « Je » pense, donc « je » suis. Chacun de nous : un par un. Et tous ensemble à la fois. Quand un être modifie si peu que ce soit son cadre de pensée, il se produit des modifications partout dans l'Univers.

Si ce que je formule est un tant soi peu cohérent, cela veut dire que le temps des religions est révolu. Et c'est pour cela qu'elles se fondamentalisent. Toutes. Sans exception. Pour tenter d'échapper à leurs morts programmées. Et je range avec la laïcité, qui, passée les premières fraîcheurs de l'enfance, est devenue aujourd'hui une religion comme une autre. Idem pour la politique (ou son autre nom aujourd'hui : l'économie). Comme l'a superbement analysé Guy Debord il y a cinquante ans déjà, elle ne cesse de se spectaculariser en surface tandis qu'elle révèle en dessous un corset de fer d'une rigidité telle qu'il devient quasiment impossible d'échapper au système de contraintes que nous impose l'organisation marchande du monde. Ce n'est pas des chaînes du monde dont nous devons nous libérer – cela se fera le moment venu, pour chacun de nous, à l'heure de notre mort – ce sont des chaînes de l'esprit. Du conditionnement de notre propre esprit qui nous conduit à penser sur des rails alors qu' en face arrive un train à très grande vitesse ! Mon premier acte de libération, entrepris il y a près de 30 ans, fut de solder mes crédits à la consommation et de me débarrasser de la télévision. A partir de là j'ai pu arrêter le métier d'assureur qui me pompait le système, pour me lancer à mes risques et périls dans l'écriture. Quelques années plus tard, avec l'aide d'un magnifique charpentier, je construisais ma première maison en terre et en paille, moi qui jusque là n'avais jamais su changer un joint de robinet !

Aujourd'hui, je ne lis plus un seul journal et n'écoute que rarement la radio ; autrement dit, je ne m'informe plus (de l'ancien françaisenformer : donner une forme). Je tends de plus en plus vers le sans forme.

 

Finalement, je trouve dans ce livre beaucoup des thèmes qui te sont chers à un niveau plus intime, mais tout aussi universels. Je te cite « Quand nous voulons transmettre à nos enfants la sécurité, l’argent, une place sur l’échelle sociale…nous leur transmettons la guerre. Nous ne pouvons léguer à nos enfants que ce que nous sommes nous-mêmes. Regardons-nous à l’heure de mourir et nous saurons avec exactitude ce que nous déposons dans leur besace ». Qu’aimerais-tu avoir transmis à tes lecteurs avec ce livre ?

 

Au fond je ne veux rien transmettre. J'adore écrire et je me rends compte qu'à travers les romans, les essais, les livres érotiques, les pièces de théâtre… je n'ai jamais rien fait d'autre que de me raconter moi-même. Donc je continue. Forcément, comme dans Rencontre avec soi, je parle depuis une certaine profondeur, il m'arrive d'avoir une voix de caverne. Mais tu sais, c'est beau une caverne. Les premiers hommes s'y abritaient, dessinant sur leurs parois les figures du monde extérieur qu'ils redoutaient et admiraient à la fois et dont leurs vies dépendaient entièrement. Comme nous aujourd'hui, sauf que nous avons une fâcheuse tendance à oublier que nous dépendons de la nature et que ce que nous mettons sur nos murs est rarement aussi beau.

 

Serais-tu passéiste ?

 

Je ne parle pas du passé (qui au vrai n'existe pas, n'étant rien d'autre qu'une construction de notre esprit) mais d'un sens de l'esthétique qui m'est propre. Comme tu l'as évoqué tout à l'heure, je me suis un peu occupé de peinture dans ma vie. L'humanité semble avoir des cycles de production artistique qui se déplacent à la surface du globe, entrecoupés de phases de destruction et/ou de conservation muséifiée. Il y a quelque chose selon moi qui passe directement de la peinture des grottes à celle, par exemple, d'un Paul Klee, fin 19ème début 20ème. Cette période fut en Europe une ère de révolution artistique d'une incroyable richesse, qu'il s'agisse de littérature, de peinture, de musique, de danse, de découvertes scientifiques… Aujourd'hui, en France (et dans nombre de pays industrialisés) la peinture « officielle », celle achetée, encouragée, reconnue, approuvée… par les instances étatiques culturelles comme par la classe marchande, est d'une indigence confondante. Je me souviens d'une exposition au FRAC de Marseille (Fonds Régional d'Art Contemporain) d’œuvres achetées par l’État à des artistes afin de soutenir leur création, consistant pour certaines en des étagères en formica supportant des bidons de lessive vides ! Bon, le curseur de l'éruption artistique est parti ailleurs. Je le vois aujourd'hui chez les tribus de l'Omo, dans la vallée du grand Rift en Afrique, ces géants de deux mètres qui se peignent le corps de pigments naturels et s'habillent d'incroyables feuillages pour le seul plaisir de créer de la beauté. Quant à la science, à la magnifique découverte de la physique quantique qui se trouve au cœur même du changement de paradigme à l’œuvre, nous en faisons pour l'heure des rayons laser, des transistors, de l'énergie nucléaire. On appelle cela la recherche appliquée. C'est bien : appliquons-nous ! Soyons de bons élèves appliqués. Nous mourrons avec de bonnes notes.

 

 

Il y a dans ton livre de très belles pages sur l’amour, sur les rapports hommes/femmes, sur la paix…Mais aussi sur la vieillesse, que tu introduis par un syllogisme qui m’a fait sourire « Je n’aime pas vieillir. Pourtant plus je vieillis, plus je m’aime. Du coup je me demande si au fond je n’aime pas vieillir. » N’est-ce pas justement là que réside la rencontre avec soi ?

 

Ah oui, le vieillissement est la rencontre au quotidien avec soi. Je commence du reste le livre par une visite que je rends à une dame toute illuminée de lumière dans une maison de retraite. Et la mort est la rencontre ultime. Tiens, pour terminer, je t'offre cette phrase de Christian Bobin dont la lecture m'accompagna lors de ma descente dans les ténèbres – lui qui m'y semble étrangement étranger : « Il me faudra traverser encore bien des pièces avant d'arriver à la salle des fêtes illuminée de ma mort ». Quant aux rapports hommes/femmes, ils me semblent être la clef de tout. Ma théorie – qui vaut ce qu'elle vaut, nous ne faisons que nous raconter des histoires (y compris des histoires scientifiques) dont les plus belles, à force d'être racontées, peuvent finir par advenir à la réalité – est que la pensée préexiste à l'Univers en même temps qu'elle s'invente avec lui. Avant le commencement il y a le Un. Avec le Big Bang, le déchirement originel, apparaît le Deux. Nous pouvons décliner le Deux sous toutes ses formes, dont les primordiales à mes yeux sont le masculin et le féminin : deux énergies complémentaires. Le Yin et le Yang, disent les orientaux. C'est vraiment pour moi un processus énergétique qui commande absolument tout dans l'Univers. Le Un – ou le Rien – est un potentiel phénoménal d'énergie en état d'assoupissement. Puis, va savoir pourquoi, le dormeur s'éveille, s'étire… (Il pense ?) et Paf, c'est le Big Bang. Impossible de rattraper le truc. Ça pète de partout. Une puissance colossale d'expansion se met en mouvement grâce à laquelle l'Univers se refroidit, évitant ainsi de périr carbonisé par la déflagration de sa propre naissance. Puis, une deuxième force – la gravitation – vient l'équilibrer, créant des îlots de chaleur propices à l'apparition de la vie. Expansion, expiration : masculin. Gravitation, inspiration : féminin. (Je me répète : je raconte une histoire). En électricité, tu as une phase (positif, masculin) et un neutre (négatif, féminin). Si les deux fils se touchent avant d'arriver à l'ampoule, c'est le court-circuit assuré. Donc au début c'est collision sur collision. Un véritable feu d'artifice. Puis, les milliards d'années passant, apparaît la vie : végétale, animale, humaine dont, très vite, une particularité est de combiner deux polarités opposées (le masculin et le féminin) et une autre d'allumer dans l'Univers de petites ampoules de conscience. Comme, dans une lampe, la phase et le neutre se combinent pour produire de la lumière, la vie produit de la conscience. Alors, ce que nous pouvons faire de mieux aujourd'hui, nous les hommes et les femmes est d'amener chacun notre polarité à la lumière de la conscience. Pour cela il faut être deux. C'est ce que mon amie Claire, qui m'a inspiré ce livre, m'a aidé à l'aboutir et avec laquelle j'ai fait en grande partie ce travail de conscience, appelle une alliance sacrée.

 

 

Aimerais-tu ajouter quelque chose ? 

 

Oui : rien. Pour le reste nous avons bien assez de tout.

Et merci à toi Vanessa.

 

 

Rencontre avec soi de Hervé René Martin

 

 

 

couverture-rencontre-avec-soi-v7