J’aime écrire et j’aime danser, il y a dans ces deux disciplines, bien plus que le sens du rythme, de la métaphore et de l’abstraction en commun, il y aussi un langage. Pourtant, on n’écrit pas la danse alors que l’on sait écrire la musique. Il existe bien certaines tentatives dans l’histoire de la danse pour la retranscrire sur papier mais aucune qui ne fasse école et qui rassemble tout le monde autour d’un accord tacite.

 

Quand on pense danse, on pense tout de suite maintien. Mais c’est très réducteur, c’est la même chose que de parler du bruit sans parler du silence, l’un ne peut exister sans l’autre. La danse s’organise autour du maintien et du relâchement, de l’équilibre et du déséquilibre, de changements d’appuis, de changements de direction qui, s’ils sont bien accomplis, laissent au spectateur la sensation que tout se déroule dans une parfaite fluidité, simple et sans efforts.

 

Pourtant, derrière chaque danseur, se cache un masochiste.

 

Même à un niveau amateur, la danse et la douleur sont amies. Et cela commence par la tête. Tous les gestes quotidiens qui conditionnent le corps dans des habitudes et des automatismes sont ennemis de la danse. Pas de danse sans conscience totale du corps. J’entends encore mon premier maître de classique scander cette phrase en frappant le parquet de son bâton : « le regard suit le geste ! ». Tout le corps se tend vers une même volonté, de la plante des pieds jusqu’au regard, une seule pensée domine entraînant tout le corps derrière lui. Et toute la vie d’un danseur ne se résume finalement qu’à cette répétition incessante d’enseigner à chaque cellule de son corps de se concentrer sur un même but ; chaque instant devant être vécu comme s’il s’agissait du dernier, une sorte de sacralisation de l’instant dans l’implication absolue du corps au présent.

 

Avec la tête, vient aussi la synchronisation ou la désynchronisation, c’est selon. La pensée dirige et si la pensée veut que le bras droit se jette en avant, tandis que le corps ploie et que la tête s’enroule, que la jambe droite fléchisse tandis que la gauche se tend, le corps doit être capable de l’exécuter. Le rapport étroit entre la pensée et le corps doit se muscler pour que l’un et l’autre se comprennent en une fraction de seconde comme deux amants. Pas le temps pour l’hésitation, il faut que la communication entre les deux soit télépathique.

 

Enfin, vient le reste du corps et avec lui la souplesse. Je pense aux techniques de Lester Horton ou encore de Martha Graham, à ces musiques hypnotiques sur lesquelles les corps s’étirent, se détendent, s’allongent dans la lenteur comme si le squelette avait déserté le corps.

 

La danse implique donc cette trilogie entre la tête, le corps et l’espace/temps. Et comme à partir de toute trinité, la danse peut devenir grâce, elle se spiritualise ou a contrario, c’est l’âme qui s’incarne.

 

Tous les danseurs du monde consacrent la plus grande partie de leur temps à la barre que certains nomment échauffement mais qui en réalité, est plutôt comparable aux katas au karaté. Il s’agit de répéter inlassablement des mouvements qui échauffent et éveillent le corps, et qui précisent le mouvement, exactement comme le fait la vieille Geisha pour la cérémonie du thé où se mêlent supra conscience et esthétisme. Une vie entière n’est pas suffisante à un tel apprentissage, qui reflète la tendance de l’homme à tendre vers la perfection.

 

Enfin, le danseur s’apprête à réintégrer le quotidien, à le danser car il peut tout danser, il peut danser l’homme d’affaire, il peut danser les éléments, les saisons,  il peut danser le sommeil mais contrairement à la masse, il est éveillé. Il ne joue pas comme au théâtre, il ne  caricature pas, il recrée le lien magique qui unit le geste et l’instant, il se souvient de l’application qu’il mettait enfant à tenir son bol, à faire trois pas, il se souvient du temps où rien n’était acquis et où la concentration accompagnait tous ses gestes. Sauf que l’enfant a grandi, et qu’il a perdu son hésitation. A force de répétition, il a capté l’essence du mouvement.

 

On pense souvent que danse et musique sont obligatoirement liées, que la danse ne peut se passer de musique, mais elles ne sont pas aliénées l’une à l’autre comme les expériences de Cunnigham et Cage l’ont montré qui ont fait interagir la musique sur la danse et la danse sur la musique. Le seul cadre véritable du danseur est donc l’espace-temps, et de cet espace-temps naît une énergie entièrement captée par le danseur, c’est pourquoi certaines chorégraphies se sont même passées totalement de musique.

Si comme Cage le pensait, tout son est musique, on peut se demander alors, si tout mouvement est danse. En partie oui, sauf que, pour que tout son soit musique, il faut une oreille pour l’entendre, une volonté musicale qui la joue, de même que, pour que tout mouvement soit danse, il faut un regard capable de le chorégraphier.

 

Certaines dansent comme le  hip hop utilisent clairement cette énergie, les danseurs forment un cercle dans lequel à tour de rôle chacun s’introduit stimulé et porté par l’énergie du cercle qui l’encourage et avec lequel il instaure une véritable joute gestuelle au même titre que les chanteurs de rap se passent le mic’, les danseurs se relaient.

 

Pour qu’il y ait danse, il faut engagement du danseur et du spectateur.  La danse est énergie captée et incarnée, elle est l’art de l’instant. C’est pourquoi j’ai toujours pensé que la danse était un art du lâcher prise, un art de l’abandon et de l’acceptation.

 

Vanessa

 

* D'après le titre de Léonard Cohen