De retour de Rome, me voilà apaisée et acquittée des loyaux services rendus à ma fièvre. Je me demande pour quelle raison certains ressentent, comme chevillé au corps, comme un leitmotiv pressant et criant tant qu’il n’est pas satisfait, cet appel de la mise en mouvement, ce sentiment un peu ringard et romantique de l’ailleurs.

 

Aussi loin que je me souvienne, cet appel a toujours été présent. J’avais environ 3 ans quand ma grand-mère m’a lu le premier livre qui faisait écho à cette sensation déjà vibrante : Martine en voyage. Je rêvais de partir un matin sur les routes comme Martine et son amie Annie, qui bien qu’encore illettrées et pas dégrossies de l’âge d’or du merveilleux, prennent la route un matin plutôt que d’aller à l’école.  Quelques jours plus tard, j’avais mon plan, je réussis à convaincre quelques copines d’escalader le petit grillage de l’école pour aller voir ce qui se passait dans la rue de l’autre côté. Je faisais le guet pendant que tant bien que mal, mes amies escaladaient la petite enceinte quand, une dame de service qui descendait du bus nous prit en flagrant délit. Dieu sait ce qu’il nous serait arrivé.

 

Peu de temps après, j’étais à la tête d’une autre expédition plus périlleuse encore, j’embarquais dans mes frasques deux copines dans un projet d’escalade autour de notre quartier. Il y avait là, en effet, une petite colline rocailleuse, qui devait bien s’élever à trois mètres et toutes trois enroulées autour d’une même corde que nous avions nouée lamentablement, nous entreprîmes l’ascension de la colline qui se trouvait en retrait. Nous entendions bien nos mères paniquées nous appeler au loin, mais nous continuâmes jusqu’à ce qu’un enfant plus âgé, envoyé en éclaireur, nous retrouve au moment critique où un chien aboyant et menaçant nous barrait la route.

 

J’avais 7 ans, quand après avoir regardé un épisode de Tarzan un dimanche après-midi, je conclus que la jungle se trouvait derrière un rideau rouge à Paris parce que le générique du feuilleton apparaissait après qu’un rideau rouge version Cognacq-Jay imite le début d’une séance de cinéma.  J’en parlai le lendemain à une copine de classe qui trouva la logique implacable. Nous nous donnâmes rendez-vous pour minuit, en bas de la superette où travaillait sa mère. J’avais préparé un balluchon, m’était repassée en boucle une centaine de fois le chemin qui menait de chez moi à son Casino mais à minuit, je n’eus pas le courage de prendre le chemin de la jungle. Le lendemain, nous prétendions toutes deux avoir attendu l’autre des heures et être déçue d’avoir dû annuler. Nous nous arrangeâmes sur la question en prétextant que nous nous étions sans doute mal comprises mais aucun nouveau rendez-vous ne fut pris.

 

Plus tard, je dévorais les Alice, dans la bibliothèque verte, enquêtant sur des mystères aux quatre coins du monde, je me  répétais avec délectation le doux nom de Hawaï qui ne finissait pas de m’enchanter.

 

A 13 ans, je découvris toute la littérature hippie des années 70, les récits de voyage de ceux qui partaient pour Katmandou, l’Espagne, la Turquie, l’Afghanistan, l’Inde et c’était comme des coups de crosses donnés à cet appel puissant qui me rongeait et suppliait d’être entendu.

 

J’avais 14 ans quand marchant aux côtés d’une amie sur une route qui s’étendait à perte de vue, qui avait l’allure des grandes routes mythiques,  je sentis que mon premier voyage en autonomie n’était plus très loin. Grande lectrice des récits de voyage, je savais qu’il nous suffisait de tendre le pouce pour aller où bon nous semblait. C’était le week end, nous étions toutes deux dans la même pension où nous retournions tous les lundis. Mon amie n’était pas de mon avis, elle répondit « pas aujourd’hui ».

Le moment opportun se présenta bientôt, après être rentrée un soir après le couvre feu et avoir été punies par nos parents, nous criions à l’injustice et décidâmes que le moment était venu de mettre notre projet à exécution.

Le lundi matin, nous nous rendîmes à la gare où nous devions prendre la Micheline qui nous conduisait au collège dans l’arrière pays niçois, au lieu de monter, nous partîmes dans la direction qui nous semblait être celle de Lyon. Nous prîmes en effet la route de Grenoble appelée aussi route Napoléon, sur laquelle nous tendîmes le pouce à pas moins de 12 voitures pour atteindre Lyon. Nous passâmes par Dignes-les-Bains, perdues le soir sur une route sans éclairage, c’était le premier vrai sentiment de liberté que je ressentais. La première fois que je répondais à l’appel et que j’étais prise de cette ivresse folle d’avancer toujours plus loin. Il était tard quand nous atteignîmes Lyon. Sur le chemin, on avait décidé de poursuivre jusqu’à Paris mais il fallait s’arrêter car nous étions en pleine ville, que nous n’avions rien mangé de la journée et que surtout, nous ne savions plus quelle direction choisir pour avancer.

Le couple qui nous déposa, nous arrêta à la Part-Dieu, grand quartier de bureaux, en pleine construction à cette époque. Nous étions en Mai 1987, nous avions quitté le Festival de Cannes pour nous retrouver sous d’autres projecteurs, le procès Klaus Barbie. Assises sur les marches dans la cour d’un grand ensemble de bureaux, en train de fantasmer sur le réfrigérateur plein de mes parents, une ronde de policiers tomba sur nous, on nous ordonna de les suivre jusqu'au poste. Nos parents durent faire le chemin pour nous rapatrier le lendemain dès l’aube, tandis qu’au QG, des policiers stagiaires s’étonnaient de rencontrer des jeunes filles qui n’avaient pas froid aux yeux et qui surtout, avaient troqué le tapis rouge Cannois contre le procès d’un vieux Nazi.

Pendant ce temps, au collège, notre disparition avait été signalée, tout le monde avait parié sur le fait que nous n’irions pas loin, que nous ne dépasserions pas les frontières du département, c’est non sans fierté que nous rentrâmes pour annoncer que nous avions atteint Lyon.

 

A partir de là, il me fut impossible d’étouffer cet appel. Il doit y avoir quelque chose d’irrémédiablement reptilien dans cet appel, une urgence qui remonte aux temps du nomadisme, aux temps où marcher c’était survivre et où rester c’était devenir une proie ou risquer la famine. La vraie question est pourquoi sommes-nous inégaux face à cet appel ?  

 

Vanessa

9782203064232FS